17 novembre 2006
Yasmina Khadra: l'intégrale de l'interview
Quelle différence y a-t-il entre Yasmina Khadra et Mohamed Mouhlessehoul ?
Quand je suis dans mon texte, je ne suis ni l’un ni l’autre mais l’écrivain. Ce qui compte c’est de s’imprégner de l’histoire qu’on propose aux gens, d’être le premier convaincu. Il faut proposer quelque chose de fort, de singulier. Le monde a besoin aujourd’hui de livres capables de les réconcilier avec eux-mêmes et avec la réalité du monde. C’est un travail exigeant et périlleux.
Pourquoi êtes-vous aussi exigeant avec vous-même ?
Je le dois. J’écris dans une langue qui n’est pas la mienne et par conséquent je dois mériter sa confiance et sa générosité. J’essaye de transcender, d’exceller : je n’ai pas le choix. D’un autre côté, en tant qu’écrivain arabe, ce n’est pas facile de se faire un nom dans le monde des lettres à l’échelle planétaire. J’ai la chance d’avoir une audience internationale, il faut que j’œuvre pour la préserver et la garder le plus longtemps possible.
J’ai été tout de suite adopté par le lectorat français, du temps de la clandestinité : il y avait un mystère autour de mon pseudonyme, on ne savait pas qui se trouvait derrière ce nom. L’intérêt que mes livres ont suscité a fait que les gens ont voulu connaître la personne qui écrivait.
Par la suite, un malentendu très grave m’a beaucoup pénalisé et touché au plus profond de moi. Heureusement je n’ai pas cédé : quand je suis dans mon texte, aucune influence néfaste ne peut m’atteindre. Je me soustrais à ma réalité, à mon quotidien. Je m’implante quelque part où vivent uniquement les gens que j’aime, c’est à dire mes personnages. De cette façon, j’échappe aux clichés, raccourcis, stéréotypes, étiquettes. C’est peut-être ma chance.
Je n’ai pas su quoi dire lors de cette controverse. Je n’arrivais pas à croire à ce qui m’arrivais. Je me suis reconstruit de livre en livre, jusqu’à « L’attentat » qui m’a fait récupérer mon lectorat et a élargi le cercle de mes amis.
Pouvez-vous nous reparler de cette controverse ?
Quand je suis arrivé en France et que les gens ont appris que j’étais soldat, ils ont été dans la majorité agréablement surpris que l’armée algérienne puisse donner un écrivain de cette qualité. Par la suite, il y a eu cette histoire d’implication de l’armée algérienne dans les massacres, et là, je me suis révolté contre cette injustice médiatique.
Dans votre livre « L’écrivain », on comprend que votre entrée tôt dans l’armée fut une souffrance… En gardez-vous des traces ?
Ce fut dur mais quand je vois les enfants orphelins, mendiants, esclaves, je me dis que par rapport à eux, j’ai beaucoup de chance. La difficulté était surtout dans l’environnement immédiat : une caserne, une rigueur, une soumission. Ce n’était pas un espace destiné aux enfants. Si j’avais été enfant esclave, je crois que j’aurais trouvé de temps en temps des espaces pour l’enfant que j’étais. Mais dans l’armée, ces espaces n’existaient pas, même si on était protégés, nourris, éduqués. On était complètement considérés comme des adultes. Si un cadet commettait une faute, c’est un adulte que l’on sanctionnait. Il n’y avait pas de place pour le jeu ni l’insouciance. On nous responsabilisait, comme dans un bataillon de combat. J’ai su vivre avec ça. Je n’ai pas le sentiment d’avoir été enfant dans mon existence : c’est un vide. Quelque chose que je n’arrive pas à cerner ni à pénétrer. Ça relève plus de la métaphysique que de la réalité pour moi. Quand je vois mes enfants aujourd’hui, je sais ce qu’est l’enfance, mais quand je me vois à leur âge, cette chose m’échappe.
L’imagination peut offrir deux choses : soit une reconstitution de la réalité avec beaucoup d’intensité, soit un travestissement de cette réalité. Quand je pense à l’enfance, c’est une grisaille que je vois, dans laquelle je n’arrive pas à retrouver mon image, pas même une silhouette. Ce sont des yeux qui regardent tristement, avec perplexité. Par contre quand je parle de l’attentat, moi qui ai fait huit ans de guerre contre l’intégrisme armé, j’ai perdu beaucoup d’hommes beaucoup d’amis. J’ai pleuré, j’ai hurlé. J’ai traversé tous les états d’âme possibles et imaginables. Je me suis même vu mort à certains moments. A force de vivre dans la mort, on finit par s’identifier. Cet attentat me rapproche de ces cauchemars. Je n’ai aucune difficulté à deviner ce qu’il y a derrière cette muraille inexpugnable.
Pourquoi avez-vous continué votre carrière dans l’armée malgré tout ?
J’avais l’écriture dans le sang. Mais depuis quand est-elle un gage de confiance ? La littérature nourrit rarement ses hommes. J’avais à choisir entre l’aventure et une carrière capable d’assurer un statut décent . Le choix a été plus pragmatique qu’autre chose. Si j’avais opté pour l’affectif, je serais resté dans le hasardeux, l’aléatoire. Et puis il y avait mes parents, qui avaient une influence considérable sur l’orientation de mes décisions. Quand ma mère m’a dit « Mon fils, si tu n’entrais pas à l’Académie, je serais la femme la plus malheureuse du monde », alors que je la connaissais déjà malheureuse, je me suis dit que je n’avais pas le droit d’aggraver son martyre. J’ai accepté de lui offrir 25 ans de ma vie.
Votre mère s’est-elle rendue compte de ce cadeau que vous lui faisiez?
Jamais… Quand j’ai quitté l’armée, elle a été blessée. C’était pour elle une trahison.
Et votre reconnaissance littéraire n’y a rien changé ?
Ma mère est une analphabète. Elle ne sait pas exactement ce que c’est . Elle sait que c’est important, puisqu’elle me voit régulièrement à la TV, elle m’entend à la radio…Mais pour elle, c’est chimérique. Elle était une très bonne conteuse…C’est une princesse de l’oralité. Elle est comme un oiseau : c’est un poète, mais il lui manque les mots. Elle chante. Tout ce qu’elle voit relève du printemps, de la joie de vivre. Elle a un regard attendri sur tout. Mais elle n’a pas cette capacité de transcrire ses émotions au travers d’un texte, ni de les retrouver dans la lecture d’un texte. C’est une femme qui est restée très proche de l’authenticité profondément humaine, sans panache, sans talent. Elle est juste une féerie à l’état brut.
Que vous ont apporté ces épreuves ?
Les épreuves m’ont permis de tomber et de me relever. C’est la véritable force de l’être humain. Ces épisodes ont jalonné toute ma vie depuis que j’étais enfant. Le plus important, c’est de ne pas s’assujettir à ces épreuves : il faut savoir les domestiquer. Il faut leur donner la forme et le fond qui nous conviennent le plus : on peut faire d’une blessure un tatouage …
Est-il juste de dire que votre écriture chante à la façon de la langue arabe ? C’est ce qu’on ressent à la lecture de « L’attentat »…
Il y a une alchimie qui s’est faite. J’ai la chance d’avoir deux cultures : une orientale et une occidentale. J’écris en français avec la sensibilité d’un algérien du Sahara. Un homme né dans le Sahara, c’est un peu l’enfant du monde intérieur, de la méditation, du recueillement, de l’ascèse. Je suis ascète n’importe où, même dans la foule. J’ai toujours le sentiment d’être seul. Tout m’inspire. Tout m’interpelle. J’y adhère profondément, corps et âme. Et ça m’aide quand j’écris. De gens me reprochent ma façon d’écrire en français. Ces gens-là n’ont pas compris que la littérature n’a rien à avoir avec la langue . C’est une question de verve. J’ai toujours dit que la langue arabe était celle de la poésie et la langue française celle du roman. Ce sont les deux langues qui excellent à traduire les émotions. La langue française est tellement généreuse que l’on s’y perd. Elle peut tout accepter et tout dire.
Etes-vous sensible à la critique ?
Le talent ne suffit pas, disait Nietzsche, encore faut-il votre permission mes amis. Ces gens là ne trouvent pas nécessaire de fournir un effort pour s’élever. Il y a deux façons de lire : une qui est juste, c’est accéder à une œuvre. Et l’autre qui est totalement décalée : ramener cette œuvre à sa propre frustration. Et là on n’est plus dans la lecture. Il y a un art de lire. Cet art n’est pas forcément chez les universitaires, les critiques : il est dans la sensibilité, la capacité réceptive du lecteur.
Avez-vous le sentiment que le monde arabe montre assez les merveilles dont-il est capable ?
C’est ce qui me chagrine le plus : on a ramené la nation musulmane à une mouvance, la religion à une question de foulard.. Ce sont des raccourcis qui trahissent soit une véritable volonté de diaboliser les musulmans, et de provoquer une guerre, parce que certains bien à l’abri estiment qu’il y a trop de monde sur terre, soit c’est une incompétence, une ignorance terrifiante, qui fait que la fracture va encore s’élargir. Je suis algérien mais je connais tout de vous. Je frémis des mêmes frémissements qui vous secouent lorsque vous êtes devant une idole bien à vous. Je connais Tintin, Simenon, le cinéma belge, la littérature russe et américaine, française, Mozart : tout ce qui vous caractérise, je le connais. Mais le problème c’est que vous ne savez rien de nous. Je suis en train de dire à ces gens-là : nous avons les mêmes richesses, alors profitons-en. Certains pensent qu’ils peuvent subvenir à tous leurs besoins, qu’ils n’ont pas besoin des autres. Et pourtant c’est faux. Même si on est riche, on a toujours besoin de la richesse des autres, sinon on s’enferme dans ce que j’appelle la perfection. Et les gens qui se croient parfaits n’avancent plus, ils se fossilisent, à leur insu. Il y a une générosité extraordinaire dans le monde arabe, encore faut-il l’apprécier à sa juste valeur ou accepter d’aller vers elle. Si je m’étais contenté uniquement de ma culture arabe, elle m’aurait nourri parce qu’elle est d’une richesse fantastique, mais je serais handicapé parce que j’aurais perdu la votre. Et quelque part, vous êtes handicapés parce que vous ne savez rien de nous. C’est la raison pour laquelle vous avez peur chaque fois que vous voyez un visage basané, chaque fois que vous entendez un nom à connotation périlleuse. C’est dommage, parce que vous êtes en train de vous enfoncer.
De quoi êtes-vous le plus fier ?
De ma victoire sur moi-même : pouvoir recevoir les coups et ne pas fléchir. Ça c’est une grande victoire ! Vivre dans l’exclusion, et ne jamais cesser de construire des passerelles avec le monde extérieur. Être étiqueté de tout, traité de tous les noms, et réussir des livres fantastiques, qui émerveillent le monde. Je suis traduit dans 22 pays, dont des pays qui ne savent même pas où se trouve l’Algérie . Et pourtant quand j’y débarque, il y a des gens qui m’accueillent, qui viennent me voir : ça c’est merveilleux. Je crois en l’Homme, en l’intelligence. J’ai été construit par des hommes intelligents et je ne vois pas pourquoi à mon tour je n’essayerais pas de rendre, ne fut-ce que le minimum de ce que j’ai reçu. Je ne crois pas beaucoup à la haine. La haine, la colère, la vengeance relèvent de ce qu’il y a de plus basique chez nous. La seule façon de reconquérir son humanité, c’est de transcender tout ça et d’aller vers les autres avec une foi inébranlable. Sinon, à quoi ça sert d’écrire ? Chacun écrit comme il l’entend. La littérature est aussi vaste que l’univers et aussi complexe que l’homme. Je suis venu à la littérature parce que j’aime. J’ai été privé de cet amour. Je le cherche partout : dans le regard des lecteurs, dans les critiques encourageantes, dans le succès de mes livres.
Comment parvenez-vous à faire du beau avec la gravité de l’Histoire ?
Mon travail repose sur cette question : comment faire croiser l’horreur et la générosité humaine ? Comment faire cohabiter la lueur des esprits et la noirceur des consciences ? Comment parvenir à domestiquer l’atrocité ? La littérature est capable de cette magie. Il faut juste savoir en être digne. Quand on est dans la sincérité, dans la volonté de parvenir à une lumière, la littérature peut vous aider. C’est une arme à double tranchant : les gens qui en abusent, qui la manipulent, qui en profitent, qui la trahissent, elle ne les oublie pas, et un jour elle les expose dans leur nudité. Et quelqu’un qui la sert avec sincérité et qui l’aime, il peut traverser tous les déserts, s’abîmer contre tous les récifs, et un jour elle sera là pour le relever de ses cendres ou de ses ruines. Mon histoire c’est un peu ça : pendant des années j’ai subi toutes les ires et toutes les ironies, à cause de mon statut d’écrivain dans l’armée. Tout le monde se payait ma tête. Dans l’armée, j’étais extraordinairement compétent. Je sais que les européens n’aiment pas cette manière de s’encenser, mais moi je suis sincère, je ne veu pas de la correction, je dis les chose telles qu’elles sont. Je n’ai pas peur des mots. Les gens qui ont essayé de défigurer cette image de ma compétence parlaient de l’écrivain : « Il a trop d’imagination… »Ils essayaient de minimiser mon travail d’officier au travers de cette étiquette. Quand j’ai quitté l’armée, on a essayé de minimiser mon travail d’écrivain en disant « oui mais c’est un soldat ». Pourtant la réalité est simple : quel genre de soldat j’ai été, et quel soldat je suis ? ça, rares sont les gens qui ont le courage de l’admettre. Mais moi je vis avec ça et ça ne m’impressionne pas. Si on a le courage de se regarder dans une glace et dans les yeux, on a le courage de regarder tous les horizons avec la même détermination.
Etes-vous heureux aujourd’hui ?
Comment peut-on être aveugle et heureux à la fois? On ne peut pas rêver si on n’a pas vu . On ne peut pas imaginer la féerie si on ne sait pas à quoi elle ressemble. Il faut voir. Même si on a en face de soi l’horreur dans sa laideur absolue. Si on a le courage de l’approcher, de la cerner, de la toucher, et d’essayer de la comprendre, là on est heureux parce qu’on a franchi un pas. Mais moi en tant qu’écrivain, je ne pense pas être heureux : je suis tout simplement un écrivain qui essaye d’apporter un maximum d’éclairage sur des choses qui rendent la vie de tout le monde assez désagréable. Je souffre quand j’écris. J’adhère pleinement à mes personnages. Je les vis. Ce sont des choses qui se payent.
Quelle est la part d’autobiographie de vos romans ?
Il n’y en a pas. Tout ce qu’il y a, c’est ma sensibilité, mes émotions, ma foi. Je n’écris jamais quelque chose si je ne suis pas le premier convaincu de lui consacrer du temps.
Pourquoi avoir voulu traiter du problème israélo-palestinien, dans l’Attentat » ?
Ça m’a toujours interpellé : c’est peut-être ce qui m’agace le plus dans ce monde. Si on a toujours pas vu le bout du tunnel, c’est qu’on essaye d’être aveugle et heureux à la fois. Le malheur est dans la mentalité de certains. Je suis de ceux qui pensent que la vie mérite d’être vécue, avec ses hauts et ses bas, et que la mort la plus glorieuse ne mérite même pas un instant de peine. La mort, c’est déjà une défaite. Et quand elle est provoquée, c’est presque une désertion.
Dans ce livre, vous dites « on peut tout te prendre, mais il te restera toujours tes rêves pour réinventer le monde ». Qu’est-ce qui vous a inspiré cette phrase ?
En 2001, j’ai écrit cette phrase pour moi. Je l’ai placardée au-dessus de mon ordinateur, et C
chaque fois que j’avais de la peine, je n’avais qu’à la lire pour reprendre confiance en moi. Si vous lisez attentivement cette phrase, vous comprenez qu’il s’agit de moi : j’ai tout abandonné pour la littérature, j’ai passé mon enfance et mon adolescence dans des casernes, des tranchées, des blindés. Je n’avais jamais dansé avec une fille et ne savais pas ce qu’était le goût d’un baiser. J’étais formaté pour être un guerrier et mourir en martyre. On m’a pris l’ensemble de mes joies et de mes mérites. L’écrivain est un très beau livre qui a été noyé par les critiques autour de la polémique… Il me restait mes rêves pour réinventer le monde qui m’avait été confisqué. Un lecteur était venu me voir au salon du livre de Bruxelles pour me dire que mon livre l’avait sorti de la dépression. Ce sont ces joies que je récupère. C’est la que je tire mon bonheur.
La femme a une importance dans votre œuvre. C’est votre attachement aux femmes qui vous a poussé à prendre un pseudonyme féminin ?
Vous l’ignorez ici, mais de l’autre côté des barricades, c’était un courage de porter en trophée un pseudonyme féminin. Là-bas, les lecteurs ont été désarçonnés. Chaque fois qu’on parlait d’homme, on pensait que ce n’était pas possible. Je ne suis pas dans cet univers : un écrivain n’a pas de sexe. Quand je finis de lire un livre, je ne vois pas un homme ou une femme mais le talent. Dans des pays où les apparences sont plus importants que l’être, c’est difficile de faire passer les choses sans mettre une figure dessus. Je ne partage pas cette perception : quand j’écris que je suis Mohammed et Yasmina. J’essaye tout simplement d’être le nègre le plus fidèle de ces personnages.
Pourquoi les femmes sont-elles si peu présentes malgré cela dans un roman comme « L’attentat » ?
Ce qui est saisissant, c’est le côté fantomatique de la femme arabe. C’est une entité, pas une personne réelle. Ma femme existe à mes yeux : elle m’a aidé, soutenu, elle m’a fait. Je trouve que dans le monde arabe, la femme est recluse dans un monde parallèle. On fantasme beaucoup plus qu’on ne la voit. C’est une perte sèche pour les nations arabes : c’est la moitié de la population qui ne sert à rien, qui est confinée dans des taches banales alors que son potentiel est extraordinaire. Je suis sur que le retard qu’accusent les nations arabes vient de là. Ils n’ont pas su profiter de la lucidité, de la verve, du dynamisme de la femme. J’ai toujours dit que les nations arabes sont paralytiques. Si les femmes pouvaient prendre en main le destin des nations arabes, beaucoup de choses iraient mieux. Les chose avancent : administrativement et juridiquement, il reste beaucoup à faire, mais la femme a décidé de ne rien attendre de l’homme et de gagner tout par la force du poignet. Je suis certain qu’elle va réussir à détrôner ce seigneur de pacotille. Elles avancent, mais il faut les aider.
Mais elles restent les premières victimes de la violence… Comment comprendre le geste de Sihem, une femme qui choisit de se faire exploser au milieu d’enfants ?
On la comprend parfaitement mais n’on accepte pas son geste. On pense qu’un mari sert à combler sa femme mais c’est faux : ça sert à partager avec sa femme. Partager tout :les risques, la gloire, le travail. La femme est un être qui a sa propre façon de voir les choses. Un être libre et qui a horreur de la figuration : elle veut être actrice, sous les feu de la rampe. Mais dans le regard de l’homme elle est toujours son otage. Même en Europe. Nous sommes dans les extrêmes : en Orient elle est occultée, en Occident elle est exposée comme un objet. C’est défigurer son image : elle est d’abord le premier amour de l’homme à honorer à sa juste valeur.
Comment mettre des mots sur les maux et les faire ressembler à des papillons d’espoir ?
Le malheur des hommes vient de la peur, et la peur vient de la méconnaissance. Etre optimiste c’est d’abord comprendre ce qui se passe. Quand on comprend on démythifie la menace. On peut la représenter et déterminer ses points forts et ses points faibles. Grâce à) notre intelligence, aucun problème ne peut nous échapper : on peut trouver des solutions à tout, et c’est ça qui fait mon optimisme. Je crois que la première pierre de l’édifice de l’optimisme, c’est l’intelligence.
Quels sont vos rêves aujourd’hui ?
C’est un programme : les rêves sont indissociables de 3 choses : avoir un but dans la vie, les moyens de l’atteindre, et la motivation. S’ il manque un de ces éléments, on est dans l’utopie, la chimère, l’illusion. Le rêve pour moi c’est d’abord l’espoir et celui-ci ne peut être que concret.
« L’attentat » résonnait comme un chant, « Les Sirènes de Bagdad » est un livre plus brutal dans la forme et le fond : aviez-vous une urgence à l’écrire ?
Il y a urgence : chaque jour qui passe, ce sont de nouvelles tombes qui se creusent et la terre qui est sensée être un champ de générosité se transforme de plus en plus en cimetière. Il faut que la communauté internationale réagisse. On voit l’Irak qui part en fumée, à deux doigts de la guerre civile, on est dans la tourmente la plus terrifiante et la plus suicidaire. Et que fait la communauté internationale ? Rien !Elle pense que c’est normal, endémique. On a à faire à un fléau qui touche une certaine frange de l’humanité. Non : c’est un problème humain ! L’Irak a besoin de sa stabilité pour que le monde retrouve un peu de son équilibre. C’est un immense cri.
Placer l’action à Beyrouth, c’était prémonitoire ?
Si vous avez lu tous mes livres, vous comprendrez que rien ne relève du hasard chez moi. Chaque chose est à sa place. Beyrouth n’était pas une extra-lucidité : c’était tout simplement mathématique. J’ai vite compris quand la Syrie a quitté le Liban, que le Liban venait de se mettre dans la gueule du loup. Je ne suis pas un politique : j’observe, j’essaye de comprendre dans quelles directions sont orientées les manipulations. Les Libanais pensaient peut-être, en sacrifiant la Syrie, pouvoir se rapprocher des américains. Moi j’ai tout de suite pensé qu’ils allaient le payer très cher, et c’est ce qui est arrivé. Je ne suis pas visionnaire mais attentif. J’ai compris mon époque et à chaque fois qu’il y a une réaction quelque part, je sais pourquoi elle est là. Quand Bush a parlé de l’axe du mal pour la première fois, j’ai écrit le lendemain dans le quotidien algérien Le Matin que la guerre aurait lieu en Irak. Pourtant, il avait cité trois pays, et il n’était pas encore question de guerre. Mais c’est comme dans un jeu d’échec. C’est une affaire de combinaison. On devine très vite les intentions de l’adversaire. Tout est clair. Il suffit de faire la synthèse de ce qui s’est passé.
Le personnage du Dr Jalal, un homme tiraillé entre Orient et Occident, c’est un peu vous ?
Non, ce n’est pas moi, mais c’est une réalité : il incarne tous ces intellectuels qui ont pensé un jour trouvé en occident une terre fertile pour leurs ambitions et qui ont cru aux discours des occidentaux, à l’égalité des chances, à la fraternité, à la démocratie. Et qui se cassent les dents tous les jours parce qu’ils voient bien qu’ils ne font pas le poids, que leur érudition ne les met pas à l’abri de certaines exclusions intellectuelles. Le DR Jalal incarne cette colère que l’occident devrait atténuer, parce que si jamais le verbe venait à changer de camp, la guerre aurait cent ans d’existence devant elle. Parce que c’est le verbe qui fait et défait les civilisations. Moi je suis plutôt Mohammed Seen, l’écrivain : je suis harcelé par les miens. Beaucoup sont en train de me dire : « Regarde ce que tu écris, avec tant de générosité, et tu n’es pas reconnu… Pourquoi préfère-t-on un livre qui parle du nombril à un livre qui parle de l’humanité et apporte un éclairage magnifique ? » Je réponds que ce qui m’intéresse, ce sont les gens qui m’aiment. Ceux qui ne m’aiment pas n’existent pas pour moi. La reconnaissance, elle viendra : si elle ne vient pas de Paris, elle viendra d’ailleurs, c’est aussi incontournable que ça. Il ne faut pas tomber dans ce débat : je n’ai pas de grand prix mais je vends des livres dans le monde entier.
Il faut dire à ces intellectuels arabes qu’ils sont les valeurs sûres de l’humanité, parce qu’ils ont la double culture, occidentale et orientale. Le monde a besoin d’eux, de leur intégrité, de leur sang-froid, de leur lucidité. La colère ne peut pas permettre tout ça. Il faut qu’ils se rendent compte de leur responsabilité vis-à-vis des autres ; Ils peuvent contribuer à rapprocher les peuples. C’est ce que je suis en train de leur dire.
Quant à l’occident, il doit se mettre face à ses responsabilité et défendre les valeurs fortes et utiles au lieu de tomber dans ce narcissisme dévalorisant. Il y a un impérialisme intellectuel qui veut faire croire qu’un écrivain algérien peut incarner la littérature maghrébine entière. Chaque écrivain a le droit à sa chance : ce sont des talents irremplaçables. Steinbeck ne peut pas remplacer Faulkner, et Hemingway ne peut pas remplacer Gogol et Gogol ne peut pas remplacer Le Carré. Ce n’est pas totalement la faute de l’Occident. Nous sommes des gens qui n’arrivons pas à faire le bonheur des nôtres. Nous sommes d’abord des apatrides. Nous ne sommes pas reconnus chez nous : comment voulez-vous qu’on nous reconnaisse ailleurs ? Moi personnellement, j’évite l’image de l’Algérie défigurée par l’intégrisme. J’ai porté le plus haut possible la littérature algérienne et je ne suis pas reconnu chez moi.
Comment peut-on espérer enrayer un processus qui a l’air de s’entretenir de l’intérieur ?
Une interview d'Isabelle Masson.
Quand on est dans la fête, on va chercher les gens isolés pour les replonger dedans, pour nourrir la fête de l’enthousiasme de chacun. C’est ce qui se passe aussi avec la violence. On ne peut pas s’isoler. Il faut que tout le monde plonge dans la pagaille, soit une braise ajoutée au feu. Si les gens qui sont agressés se retournent contre eux, c’est parce que cette violence les dépasse. Il sont dans le suicidaire absolu. Quelqu’un n’est pas d’accord avec vous devient votre ennemi. On est dans la horde des loups, qui tire son assurance de son rassemblement en groupe. Si un loup est blessé, toute la horde lui saute dessus. Quand on est dans la violence, on est dans l’animalité. On développe des réflexes basiques que l’on pensait avoir abandonné il y a des millions d’années. Mais ils nous rattrapent. Ce que je dis aux gens, c’est « Ne faites pas la guerre, parce que si seulement vous pouviez vous voir dans la guerre, c’est dégradant. On mérite mieux que ça. »
Dans ce dernier livre, il y a une image forte de la fracture : cette scène ou tout bascule est représentative de ce qui sépare Orient et Occident?
C’est le moment où l’ intégrité du héros est violée. Pour un Arabe, sa maison, son cocon familial, c’est l’essence même de sa vie. Toute sa dignité est là, toute sa fierté. Il lui suffit de rentrer chez lui pour être quelqu’un, aux yeux de ses enfants, de sa femme. Tous les mensonges qui lui font admettre la cruauté de la réalité sont contenu dans la conception qu’ont les arabes de leur maison. ça devient un sanctuaire sacré. Le simple fait de jeter un regard dessus relève de la profanation. Si d’un seul coup, cette maison est envahie par des brutes qui mettent tout par terre, qui font sortir des femmes et le père dénudés. On n’est plus dans la dignité mais dans la négation de soi, parce qu’on a pas été respecté. Un arabe qui n’est pas respecté se sent mourir. Nous ne vivons généralement que dans l’estime des autres. Avant quand une tribu voulait se débarrasser de quelqu’un qui avait commis le parjure, elle avait le choix entre le tuer et le bannir. Généralement, on le bannissait pour qu’il meure deux fois : d’abord pour sa tribu et puis pour lui-même.
Ce qui s’est passé cette nuit là, c’était le point de non-retour : il avait accepté d’être le témoin d’une méprise qui a coûté la vie à un simple d’esprit, un peu accepté aussi qu’un missile tombe dans une fête de mariage, mais quand le malheur est entré chez lui, il s’est dit qu’il avait compris, qu’il fallait y aller, sans retour.
C’était pour moi le passage le plus difficile à écrire. Après 15 jours d’insatisfaction, il est finalement venu d’une traite, avec une transparence et une clarté qui m’ont convaincu. J’ai réussi à écrire l’indicible. Ce que je n’ai jamais réussi à expliquer il est contenu dans cette page.
Ce troisième volet signe-t-il la fin d’une trilogie ?
J’ai commencé par les hirondelles de Kaboul pour montrer ce que certains « démocrates » voulaient pour mon pays : des scrutins pipés, qui condamnaient notre démocratie. Par la suite, j’ai vu que les malentendus persistaient. Comme je voyage beaucoup, je suis toujours le premier à les recevoir en pleine figure. Dans les aéroports, sans me manquer de respect, on m’agace. Je me suis dit qu’il fallait expliquer à ces gens là qu’ils étaient à côté de la plaque. J’ai alors écrit L’Attentat. Ça me tenait à cœur depuis longtemps. En l’écrivant, j’avais compris qu’un troisième volet était nécessaire, sur l’Irak. Il fallait tout se suite expliquer ce qui se passait.
Une guerre bactériologique telle que vous en décrivez le projet vous semble possible ?
Oui, elle l’est, mais les choses ne sont pas aussi faciles que ça. Ce qui compte pour moi, c’est de dire à Bush par exemple : ne crois pas qu’avec ton armada, tu es capable d’assujettir les hommes. Parce que la véritable technologie de pointe, c’est l’Homme lui-même. Si tu as des missiles, l’intelligence artificielle, les armements numériques, on peut aussi de l’autre côté trouver des solutions plus terribles… L’Homme est capable de trouver un remède à n’importe quel mal. Et si la technologie de pointe est devenue le mal de ce siècle, l’Homme est capable de lui trouver un antidote. Je ne le souhaiterais pas, mais ça donne à réfléchir. J’espère que ça donnera à réfléchir à Bush.
Avez-vous le sentiment avec ce livre d’avoir bouclé une boucle ?
Absolument. J’ai dit l’essentiel de ce que j’avais à dire. Si maintenant il y avait d’autres foyers, d’autres zones d’ombre, que les intellectuels s’inspirent de ce que j’ai fait pour apporter la lumière qu’il faut. Je n’ai pas envie de me professionnaliser. J’ai le sentiment d’être un peu le seul à faire ce que je fais. Je voudrais que d’autres s’investissent et prennent conscience de leur responsabilité. On traverse aujourd’hui une période difficile du point de vue politique, mais cette crise est présentée comme une crise idéologique, mais c’est faux, et c’est au intellectuels de le prouver. Il n’y a pas de menace , de monde arabo-musulman différent du nôtre. La véritable menace est en nous. Je voudrais que d’autres écrivains me rejoignent, pour que je puisse faire d’autres choses. J’ai envie d’écrire des histoires drôles.
"Les sirènes de Bagdad", Ed. Julliard, 2006
Une interview d'Isabelle Masson.
Commentaires
Encouragements
Bonjour cher Monsieur,
Je vous trouve très excellent.Vous êtes un grand homme.Mes bons vouloirs m'ordonnent à vous prédire un avenir florissant.
Je suis très épris et satifait de vos réponses.
Je vous souhaite tout le succès!
Merci
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