Le blog de Victoire

Air du temps, réactions des lecteurs, coups de coeur de journalistes, coulisses des rencontres, interviews intégrales, bons plans... En marge des pages de Victoire, le magazine hebdomadaire du journal Le Soir.

25 juin 2007

Vivre est un village où j'ai mal aimé

TEULE_Suicides_pt

Par Vincent Engel (visitez son site).

Le magasin des suicides, Jean Teulé, Paris : Julliard, 2007. 157 p. 17 €

C’est sans doute le roman le plus étonnant que j’ai lu ces derniers mois ! Décalé, décapant, délirant : “Le magasin des suicides” raconte l’histoire de la famille Tuvache, spécialisée dans les accessoires indispensables pour ne pas se louper. Leur devise : “Vous avez raté votre vie ? Avec nous, vous réussirez votre mort !”
L’action se situe du côté du XXIIe siècle. Le monde est ravagé par les dégâts climatiques et le dégénérescence radicale de la morale politique. Le commerce de Mishima et Lucrèce Tuvache est florissant comme une couronne mortuaire. Sauf que, dans leur famille, le petit dernier, Alan rompt avec la tradition : il est souriant et optimiste.
On croit entendre murmurer les Monthy Pyton : “Always look at the bright side of life !” Petit à petit, Alan impose son cercle vertueux. Tout est dans le regard, chantonne-t-il… Jusqu’à la chute, sommet (si j’ose dire) de ce petit bijou d’humour noir, dans une langue pince-sans-rire qui n’hésite pas à caviarder Aragon pour remettre la poésie dans la vie.

http://www.mapoesie.com/modules/news/article.php?storyid=18
http://www.frmusique.ru/texts/f/ferrat_jean/auboutdemonage.htm


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15 juin 2007

Le devoir de mémoire ?

Par Vincent Engel (visitez son site).

La vie d’une autre, Frédérique Deghelt, Arles : Actes Sud, 2007. 341 p. 21 €

Marie rencontre Pablo. Ils se plaisent, passent la nuit ensemble. Au réveil, elle n’est plus dans sa chambre, mais Pablo est toujours à côté d’elle. Seulement, douze ans se sont passés, trois enfants sont venus, un mariage, une vie… dont elle ne se souvient absolument pas.
Ce qui devrait découler sur un cauchemar épouvantable donne naissance, sous la plume de Frédérique Deghelt, à un roman tendre et léger, extrêmement subtil et intelligent ; qu’est-ce qu’un couple ? Et surtout, qu’est-ce que la mémoire ? Doit-on se souvenir pour être heureux, ou faut-il préférer l’oubli du pardon (pour autant que le pardon soit un oubli) ?
Au final, une longue rhapsodie du pays de l’amour pour réinventer celui-ci quand le chant triste du quotidien l’épuise ou, pire, le réduit au silence. À travers la mémoire des autres et l’amour ressuscité, Marie renaît et offre à son couple la chance unique de ne pas vieillir. Une chance offerte à tous, si on n’oublie pas que la passion doit renaître tous les matins…

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12 juin 2007

Préparez vos mouchoirs

DEROSNAY_Sarah_pt

Par Vincent Engel (visitez son site).

“Elle s’appelait Sarah” reprend tous les ingrédients pour faire un excellent mélodrame autour du sujet tragique par excellence que sont les camps d’extermination, et plus particulièrement la rafle du Vel’ d’Hiv’, en 1942, organisée par la police française. À commencer par le titre, qui rappelle la chanson de Goldman (”Comme toi”). Soixante ans après le drame, Julia, la narratrice, enquête sur la rafle. Elle découvre un passé qu’elle ignorait et qui touche de très près à sa belle-famille. Ce “passé qui ne passe pas” envahit son présent et menace son avenir. La tempête des secrets et des mensonges fait ses ravages, en attendant que vienne le temps de la reconstruction.
On pleure, on rit. On est pris, on le lâche pas ce roman qui illustre parfaitement ce que la fiction peut apporter d’incomparable à la mémoire, même si on peut s’étonner du nombre incroyable de coïncidences qui jalonnent le récit. Mais la Shoah nous a appris que la fiction est toujours en dessous des extravagances du réel…

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Le bel art de la trahison

Par Vincent Engel (visitez son site).

Claude Javeau s’est toujours distingué par son franc parler et son regard de sociologue politiquement incorrect. S’il a toujours montré que la franchise et l’honnêteté intellectuelle pouvaient aller de paire, il n’hésite pas aujourd’hui à publier une «Anatomie de la trahison» aux éditions Circé, qui malmène à nouveau les beaux compromis consensuels… Un livre joyeusement dédié à «tous les faux-culs de [son] entourage, passés, présents et à venir», et qui passe en revue toutes les modalités de la trahison, depuis le lapsus (une forme d’auto-trahison) jusqu’à la traduction.

Êtes-vous un traître ?
Bien sûr, comme tout le monde, j’ai mes petites trahisons. Il m’est arrivé de ne pas tenir un secret – pas un vrai, un de ceux qu’on ne vous confie que pour qu’ils soient répétés. En société, une certaine hypocrisie est indispensable, sans laquelle la vie serait impossible. Quand vous êtes invités à dîner, vous trouvez toujours le repas délicieux ! La politesse est parfois un art consommé de la trahison…

Vous définissez la trahison comme un des beaux arts…
Il y en a de très belles ! Talleyrand trahit merveilleusement. Les faux Vermeer de Van Megeren sont de vrais chefs-d’oeuvre. L’art, de toute manière, n’est beau que s’il trahit, que s’il déforme la réalité. Il embellit la laideur, et parfois enlaidit la beauté. C’est le «Mentir-vrai» d’Aragon : l’art n’est abouti, il n’arrive à ses fins que s’il trahit le réel.

Avez-vous déjà été trahi ?
Oui, il y a eu des calomnies qui ont failli me coûter cher, dans le milieu académique. Je voue à celui qui a tenté de me nuire de la sorte une vindicte éternelle. Comme le dit Boris Vian, j’irai cracher sur sa tombe. C’était une trahison de la vérité. Dans le monde académique, on ne s’attend pas à ça, car c’est un monde dévolu à la vérité. Normalement. Et on est toujours plus surpris de trouver un politicien honnête qu’un universitaire retors. Pourtant…

Qu’est-ce qui vous semble plus grave que la trahison ?
Le refus des responsabilités, la lâcheté… Quoi de plus lâche qu’un professeur d’université ? Deux professeurs d’université. Mais à bien y réfléchir, il s’agit toujours de variations sur la trahison. On ne doit pas avoir fait une promesse ou prêté serment pour trahir… Refuser, par exemple, d’aller voir le cadavre d’un ami cher. C’est une lâcheté. Et, somme toute, une trahison à l’ami qui n’est plus là pour vous la reprocher.


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02 juin 2007

Faisons un livre avant de nous dire adieu

Par Vincent Engel (visitez son site).

“Messeigneurs, voulez-vous entendre une histoire d’amour et de mort ?”, demande le narrateur du roman de Tristan et Yseult ; et les lecteurs de répondre massivement : “Oui !”, car rien n’est plus excitant que cet éternel mélange d’éros et de thanatos.
D’autant que les liens sont multiples : il y a bien sûr la mort des amants, mais il y aussi la mort de l’amour. Cécile Slanka nous offre ainsi un petit recueil à la Queneau où elle décline sur tous les tons la lettre de rupture. Que ces mots soient signés par un homme ou par une femme, ils recouvrent tout le champ des cruautés, des mesquineries, des vacheries, des ingratitudes et des bilans qui couvrent ces moments difficiles où l’on constate que l’éternité a une fin. Pour ceux qui s’aiment, ce recueil sera un antidote ; pour ceux qui vivent le désamour, il rappellera que cet événement exceptionnel pour qui le vit est aussi, hélas, tellement banal et partagé par tant de nos frères et soeurs humains. Et qu’il y a une vie après l’adieu…

Comment lui dire adieu, Cécile Slanka, Paris : Liana Levi, 2007. 110 p. 12 €

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30 mai 2007

Une hussarde à Paris

Par Vincent Engel (visitez son site).

Le dernier roman de Gilles Martin-Chauffier est construit sur le paradoxe, et ce dès le titre : que peut être “une vraie Parisienne” quand les Parisiens qu’il évoque vivent une existence bâtie sur le mensonge, la dissimulation et la tartuferie ?
L’histoire d’Agnès, vraie fausse aristocrate qui séduit Bruce, vraie star du rock, le roule dans la farine puis se roule dans ses bras, sa fortune et son bonheur, se déroule dans le microcosme le plus anodin et le plus superficiel sans doute de la planète. Mais c’est aussi celui dont on parle le plus. Le petit monde de la frime, de la presse “people”, du fric, du pouvoir. Ces “vrais Parisiens” sont quelques centaines dans une ville de 10.000.000 de faux Parisiens.
La plume de Martin-Chauffier est digne d’un Hussard : mordante, drôle et ambiguë. Ambiguë, parce qu’elle se tire une balle dans le pied : n’est-il pas, rédacteur en chef de Paris-Match, un de ces “vrais Parisiens” ? Drôle, parce qu’on ne l’est jamais autant que lorsqu’on se prend comme cible. Quant aux opinions politiques de l’auteur, on les devine aisément : tout le roman peut se lire comme une brillante action dans le processus de dédiabolisation de Sarkozy…

L’interview que nous accordé Gilles Martin-Chauffier se clôt de manière abrupte sur un vrai-faux scoop digne de Paris-Match !


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La Victoire de l'imaginaire ?

Par Vincent Engel (visitez son site).

Que sont nos vies ? Sur le mur d’une prison, je lisais récemment : “ma vie est ce que mes pensées en font”. Nos pensées, nos rêves… Le roman de Fitoussi décline cette idée autour d’une aventure très contemporaine : à l’instigation d’un journal à sensation, une famille bourgeoise de base adopte un vieillard en perdition, Victor. Au début, tout va bien, c’est le quart d’heure de gloire promis par saint Warhol. Et puis, petit à petit, le cauchemar se met en place…
Tous les travers de notre société (et de ses acteurs : nous) y sont pointés avec humour et habileté, même si, parfois la caricature n’est pas loin. Mais le coeur du roman repose sur une question clé : celle du mensonge. Que vaut une vie construite sur un mensonge ? Beaucoup d’argent pour une société soumise aux médias ; beaucoup de drames pour les individus qui la subissent de plein fouet, sans le filtre déformant de la presse. Mais la vie reprend, vaille que vaille. Et sera ce que nos réflexions en feront.


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07 mai 2007

Un extraordinaire roman russe

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Par Vincent Engel (visitez son site).

Marc Dugain aurait pu titrer son roman : “Le triomphe du cynisme”. A travers une famille d’origine juive, et qui cache cette origine car il ne fait pas bon être juif sous le règne de Staiine, Dugain nous entraîne de la Russie soviétique à la Russie de Poutine, avec en filigrane, posée par le narrateur commun des 3 parties du roman : “qu’est-ce qui a vraiment changé” ? La réponse : pas grand-chose, voire rien. Toujours, de Staline à Poutine, le même cynisme, le même mépris du peuple, des idéaux politiques brandis comme justifications pour des actes qui n’ont qu’une visée : asseoir le pouvoir des gouvernants. En somme, ce que les Tsars faisaient déjà. Staline tuait ceux qui le gênaient; Poutine les laisse mourir dans un sous-marin naufragé.
La mère du narrateur a soigné Staline ; son fils est une des victimes de Poutine. Professeur d’une histoire à laquelle il ne croit pas, ce narrateur tisse les liens, questionne et, comme toute victime du totalitarisme, essaie de survivre. A travers un roman peu ordinaire, et plus russe que nature.


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Molière, mauvais tragédien ?

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Par Vincent Engel (visitez son site).

Il fallait oser… Refaire un film sur Molière après celui de Mnouchkine relevait de la gageure. Mais le parti pris de Laurent Tirard était à l’opposée de celui de son illustre prédécesseur : plutôt que de raconter la vie de Molière, il a opté pour une période peu connue de sa biographie et a choisi de renverser la perspective habituelle, qui cherche dans l’oeuvre de l’auteur les échos de sa vie.
Le Molière de Tirard raconte en effet l’histoire d’un Molière qui rêve d’être tragédien… Faisant faillite, il se retrouve en prison. L’en sort un bourgeois, M. Jourdain, qui en échange lui demande de lui apprendre à jouer la comédie pour dire devant elle une pièce qu’il a écrite en l’honneur d’une jeune veuve dont il est épris.
Partant des pièces les plus connues de Molière, Tirard s’amuse à inventer une histoire que Molière aurait vécue et qui lui aurait inspirée ces mêmes pièces.
Cela donne un film amusant, aux dialogues ciselés et à la photographie superbe, avec un Luchini magnifique de sobriété, ce qui n’était pas un petit défi pour cet acteur plutôt connu pour son cabotinage ! Un très beau travail de direction d’acteur…

De tout cela et du reste, Laurent Tirard s’est entretenu…


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30 avril 2007

Ah, les filles !

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Par Vincent Engel (visitez son site).

Ces écrivains ! Stéphane Hoffmann avoue avoir débuté son dernier roman à partir d’une réplique d’un ami : “Je suis né maigre et je n’ai pas pleuré.” De cette phrase curieuse mais simple est sorti tout (dés)armé, on le devine, le narrateur de ces “Filles qui dansent” ; un gars né dans les marais de la Brière, Jérôme, un “plouc” qui rêve de s’en sortir, à la fois des marais, de sa condition et de sa famille. Et qui va se frotter à la bonne bourgeoisie nantaise, et la retrouver, pour s’y frotter de plus (de trop) près sur la plage de la Baule, en été. Avec une Yseut bourge et révoltée à la clé.
Romance sur fond de clivages sociaux que les siècles, pas plus que la mer, ne parviennent à éroder, voici un roman qui séduit par son ton, ses tournures et son humour. Un roman d’apprentissage et d’amours tendres où celui qui apprend le plus est peut-être celui qui croit ne plus rien pouvoir apprendre, le vieux Chalaffre qui règne sur sa tribu et ne se doute pas des préjugés idiots tapis dans son cynisme aussi alcoolisé que désabusé.


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